La gestion du foncier constitue un enjeu central pour les communautés rurales, dont l’accès à la terre, les droits d’usage et les mécanismes de transmission sont souvent régis par des systèmes coutumiers et ancestraux. Face aux transformations sociales, économiques et climatiques qui affectent les zones côtières et forestières, les pratiques ancestrales de gestion foncière se trouvent aujourd’hui sous pression. C’est dans cette dynamique que l’ONG Jeunes Volontaires pour l’Environnement (JVE Côte d’Ivoire) organise, du 10 au 12 mai 2026 à San Pedro, un atelier régional de partage d’expériences sur la gestion ancestrale du foncier.
L’objectif de cette rencontre est de renforcer une gouvernance foncière inclusive en Afrique de l’Ouest à travers un dialogue intercommunautaire valorisant les systèmes ancestraux de gestion des terres.
Lors de cette première journée, plusieurs activités ont été organisées, notamment des présentations de cas issus des différentes délégations ainsi qu’une session théorique sur l’engagement non violent.
Dans le cadre de ce partage d’expériences, des représentants communautaires ont pris la parole afin d’évoquer les réalités vécues dans leurs localités respectives.
“Sans mobilisation, rien ne va changer”
Selon le Chef du village de Bassa, Gnebato Grah, à Sassandra, “les premiers Européens seraient arrivés en 1469. Au fil du temps, les colons français ont exploité les vastes plantations naturelles de palmiers entre Grand-Lahou et Sassandra. En 1910, ils ont créé une usine de transformation d’huile de palme et obtenu plus de 1 800 hectares de terres sous pression à travers une société, devenue plus tard le Centre National de Recherche Agronomique (CNRA)”.
Poursuivant, il a indiqué que les promesses faites aux populations n’ont jamais été respectées. “Depuis 2007, les communautés réclament la restitution de leurs terres. Cette année, des terres auraient été rasées à Niézéko et Lébléko. À Bassa, nous obtenu que 10 hectares sur les terres revendiquées, une superficie insuffisante. Alors que des discussions étaient en cours, nous avons reçu une assignation judiciaire pour le 12 mai”.
Les populations demandent au moins 250 hectares sur les 371 hectares exploités par le CNRA à Bassa.
“Sans mobilisation, rien ne va changer”, a-t-il dit, avant de clore ses propos..
“Perte des moyens de subsistance, et poursuite des conflits fonciers”
Au Mali, plus précisément à Sanamandougou-Sahou,, l’État a lancé un programme de lutte contre la faim en partenariat avec le secteur privé selon le représentant du Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes (CADTM), Soumaila Ouologuem.
“Entre 8 000 et 9 000 hectares de terres ont été attribués à un opérateur économique pour des plantations agricoles. Certaines communautés ont accepté des compensations, tandis que d’autres les ont refusées. Les terres ont été entièrement défrichées pour créer une grande ferme, provoquant la contestation des populations locales. Les autorités ont répondu par des interventions policières violentes ayant entraîné des morts, des emprisonnements et des divisions au sein des familles. Les terres proposées en compensation étaient jugées peu fertiles et insuffisantes”, a-t-il fait savoir.
Il a également indiqué que les conséquences sociales et environnementales restent notamment la perte des moyens de subsistance, et la poursuite des conflits fonciers. Malgré cela, des organisations continuent d’accompagner les communautés dans leurs revendications, et certaines familles ont réussi à récupérer une partie de leurs terres.
Des représentants des communautés Wassa Adanse, Wassa Mampong, et Okété Boysika au Ghana, ont également dénoncé les effets de projets agro-industriels menés depuis 2012 par la compagnie de plantation Sofin (PSG).
“Disparition du gibier, des escargots et des plantes médicinales”
Selon Prince, représentant de la communauté Wassa Adanse, les entreprises, avec le soutien des autorités, ont acquis des terres sous prétexte de projets liés au chemin de fer avant d’y installer des plantations dei palmiers et d’hévéa. Les communautés affirment ainsi avoir perdu leurs terres agricoles et leurs ressources naturelles.
Il a notamment évoqué la disparition du gibier, des escargots et des plantes médicinales à cause des produits chimiques, les restrictions d’accès aux terres et aux communautés voisines à travers des barrières et des systèmes de sécurité, l’assèchement des rivières ainsi que les promesses non tenues concernant les emplois et les forages d’eau.
À sa suite, Bismark Banido, de la communauté Wassa Mampong, a affirmé que certains travailleurs de la compagnie et membres de ladite communauté exposés sans protection aux produits chimiques ont désormais perdu la vue.
Mary Bentil, de la communauté Okété Boysika, a quant à elle expliqué que les habitants pensaient qu’une route construite par une entreprise faciliterait leurs déplacements et le commerce, avant qu’un portail ne soit installé, limitant leur liberté de circulation.
Au terme de ces interventions, Wisdom Koffi de l’ONG JVE Ghana a invité les participants à protéger leurs terres, tout en affirmant que « laisser ses enfants sans terre, c’est les laisser sans avenir ».
Par ailleurs, le responsable de la justice sociale de JVE Côte d’Ivoire, Nahounou Daleba, a animé une session sur la lutte non violente. Il a exhorté les participants à rester unis et à ne pas laisser des personnes extérieures interférer ou semer la division au sein des communautés.
Cet atelier régional est organisé dans le cadre du projet CS Fund qui vise à promouvoir des approches collaboratives et inclusives de gouvernance et de justice foncière à l’échelle régionale en Afrique de l’Ouest. Il réunit 26 participants composés de délégations venues des localités ivoiriennes de Sassandra, Tabou, Monogaga et Grand-Béréby, ainsi que des délégations internationales du Ghana et du Mali.
Marina Kouakou (envoyée spéciale)