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Gouvernance en Afrique : quand les rumeurs des coups d’états nuisent à la démocratie (Analyse) Par Tatah James

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Le 7 décembre 2025, un groupe de soldats béninois dirigé par le lieutenant-colonel Pascal Tigri a annoncé, sur la télévision d’État, le renversement du président Patrice Talon . Quelques heures plus tard, le ministre béninois de l’Intérieur, Alassane Seidou, a déclaré que la tentative de coup d’État avait été déjouée par des forces restées loyales au chef de l’État.

Certains proches collaborateurs de Patrice Talon avaient déjà été condamnés en 2024 à des peines de vingt ans de prison pour avoir, selon la justice, comploté contre le président. Les événements du 7 décembre s’inscrivent dans une série de coups d’État, avérés ou supposés, observés à travers le continent africain, traduisant une certaine attractivité, voire une préférence, pour la gouvernance militaire, notamment dans plusieurs anciennes colonies françaises.

Le 26 novembre, à la veille de la publication officielle des résultats de l’élection présidentielle, un climat de forte contestation de l’establishment politique s’est également manifesté en Guinée-Bissau. Le président sortant, Umaro Sissoco Embaló, tout comme le candidat de l’opposition, Fernando Dias Dacosta, ont tous deux revendiqué la victoire avant l’annonce des résultats définitifs . Selon certains observateurs, cette situation a contribué à créer les conditions ayant précédé le coup de force du 25 novembre.

En mai dernier, les réseaux sociaux ivoiriens ont été saturés de rumeurs annonçant un coup d’État. Bien que celles-ci se soient révélées fausses, leur simple circulation souligne la possibilité d’une menace réelle dans une région marquée par une succession de coups ces dernières années. Par ailleurs, la victoire du président Alassane Ouattara à l’élection présidentielle d’octobre – remportée à près de 89,8%, reflète une tendance inquiétante en Afrique de l’Ouest.

À l’approche de l’élection ivoirienne (qui coïncidait avec celle du Cameroun), un schéma similaire à celui observé à Yaoundé s’est reproduit : plusieurs figures de l’opposition ont été exclues de la course et les autorités ont sévèrement réprimé les opposants. L’ancien président Laurent Gbagbo a été écarté par une décision de la justice ivoirienne pour des « charges criminelles », tandis que, Tidjane Thiam, autre candidat majeur a été disqualifié pour  double nationalité. Cette exclusion des principaux opposants a facilité la voie à Ouattara, qui a obtenu près de 90 % des voix.

L’opposition a crié à l’injustice, qualifiant la victoire de Ouattara de « coup d’État civil » . Le choix même de cette expression traduit la persistance  – voire le désir latent , d’un coup d’État dans un contexte où la frustration à l’égard du régime Ouattara s’intensifie.

Ouattara a enfreint la Constitution pour briguer un quatrième mandat. Si ses partisans ont salué sa victoire, celle-ci a également semé les graines du mécontentement, un terreau qui, ailleurs , alimente souvent des tentatives de prise de pouvoir militaire.

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Selon l’International Crisis Group, la Côte d’Ivoire n’a pas connu d’élection réellement pacifique depuis 30 ans. Depuis 1995, chaque cycle électoral dans ce pays riche en cacao a été marqué par des violences. Le scrutin de 2025 n’a pas échappé à la règle, avec au moins 230 manifestants emprisonnés pour avoir protesté contre la candidature de Ouattara. Ces développements font écho à ceux observés au Cameroun, où le président sortant Paul Biya affrontait des contestations similaires.

Au Nigeria , le président Bola Tinubu a limogé près d’une douzaine d’officiers pour un présumé complot de coup d’État. Si le complot nigérian a été déjoué, à Madagascar, des manifestations menées par la génération Z ont culminé, après trois semaines, en un nouveau coup d’État, forçant l’ancien président Andry Rajoelina à fuir le pays.

Bien que les situations au Nigeria et à Madagascar soient distinctes, elles révèlent un même schéma : un mécontentement croissant chez les jeunes Africains, désillusionnés par leurs dirigeants, et une tendance des armées à se ranger du côté des manifestants lorsque la tension politique explose. Un scénario dont la Côte d’Ivoire ferait bien de tirer des leçons.

Quelles implications ?

La Côte d’Ivoire évolue dans une région où les coups d’État sont devenus la norme depuis des décennies, avec une nouvelle vague dans les années 2020  au Mali, au Niger, et au Burkina Faso.

Bien qu’elle soit l’économie francophone la plus prospère au sud du Sahara, la Côte d’Ivoire ne peut se permettre une prise de pouvoir militaire. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont largement pivoté vers la Russie pour leur sécurité et leurs échanges. Cette dynamique pourrait fragiliser l’économie ivoirienne si un coup d’État venait à se produire, ouvrant également la porte à une ingérence russe accrue — comme observé dans les pays voisins.

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La victoire du président Ouattara pourrait par ailleurs s’avérer éphémère, non seulement pour des raisons politiques, mais aussi en raison du facteur temps. À 83 ans, Alassane Ouattara figure parmi les dirigeants les plus âgés du continent toujours en fonction. Son âge soulève des interrogations sur la continuité, la succession et la stabilité — des questions qui, dans d’autres pays africains, ont déjà déclenché des tensions lorsque les dirigeants restaient au pouvoir au-delà des limites constitutionnelles.

L’incertitude quant à « l’après-Ouattara » nourrit une anxiété profonde chez de nombreux Ivoiriens.

Pour l’opposition, la transition post-électorale de 2025 ravive de vieilles blessures jamais cicatrisées. L’exclusion de Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam n’a pas été perçue comme un simple détail juridique, mais comme une manœuvre politique destinée à assurer la victoire d’Ouattara. De telles actions accentuent le ressentiment plutôt que de l’apaiser. L’expression « coup d’État civil » constitue une escalade rhétorique qui pourrait facilement se transformer en mobilisation politique, surtout dans une région où les coups d’État récents (Mali, Burkina Faso, Niger) ont été présentés comme des « volontés populaires ».

 

Le risque ne se limite pas à une crise interne. La Côte d’Ivoire est un pôle économique stratégique en Afrique de l’Ouest. Toute instabilité aurait des conséquences pour toute  L’Afrique de  l’Ouest et Centrale . Dans ce contexte, l’influence croissante de la Russie est cruciale. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les coups d’État ont favorisé l’expansion de la présence de mercenaires russes  et de leur influence politique. Ces pays dépendent désormais fortement de Moscou pour la coopération sécuritaire et, de plus en plus, pour un soutien politique. Si la Côte d’Ivoire venait à basculer dans l’instabilité politique, cela pourrait offrir une nouvelle opportunité à la Russie de s’y implanter, surtout si l’Occident hésite ou ne parvient pas à réagir efficacement. Déjà, l’on observe des failles dans un pays comme le Mali, où des jihadistes reprennent du terrain et ont récemment exécuté un TikTokeur pour avoir exprimé son soutien à l’armée malienne.

Selon l’International Crisis Group, trois actions clés sont indispensables pour éviter que la Côte d’Ivoire ne devienne le prochain domino de la vague de coups d’État en Afrique de l’Ouest :

 

  1. Un dialogue national sincère

 

Le pays doit engager un dialogue politique inclusif réunissant pouvoir, opposition (y compris les figures disqualifiées), société civile et leaders religieux. L’objectif : clarifier les controverses constitutionnelles, apaiser les tensions et définir des réformes politiques. Sans ce cadre de négociation, le ressentiment continuera de croître et pourrait déboucher sur des violences.

 

  1. Des réformes judiciaires et constitutionnelles

 

La polémique autour de l’éligibilité de Ouattara révèle des failles profondes dans l’interprétation et l’application de la Constitution. Renforcer l’indépendance des tribunaux, clarifier les critères de candidature et garantir la transparence électorale sont des étapes essentielles pour restaurer la confiance dans les processus démocratiques. L’absence de telles réformes crée un terrain propice à l’instabilité — et invite l’armée à intervenir sous prétexte de « rétablir l’ordre », comme on l’a observé ailleurs dans le Sahel.

 

  1. La professionnalisation du secteur de la sécurité

 

L’armée ivoirienne a historiquement été à la fois une force stabilisatrice et une source d’incertitude. Les réformes doivent garantir que les forces armées restent loyales envers l’autorité constitutionnelle et à l’abri de toute manipulation politique. Des programmes visant à améliorer le bien-être, la formation et la supervision civile peuvent jouer un rôle crucial pour empêcher l’armée de devenir un acteur politique alternatif — et éviter que des acteurs extérieurs, comme la Russie, n’exploitent les failles au sein de l’appareil sécuritaire.

 

En fin de compte, prévenir une crise politique en Côte d’Ivoire ne consiste pas seulement à préserver le résultat d’une élection. Il s’agit de protéger un projet démocratique fragile dans une région où la démocratie est sous pression.

Si le gouvernement d’Alassane Ouattara ne parvient pas à résoudre la crise de légitimité entourant son quatrième mandat, le pays pourrait se retrouver face à un cocktail explosif : frustration populaire, leadership vieillissant, exclusion politique persistante et influences étrangères opportunistes. C’est précisément cette combinaison qui a mené à des coups d’État ailleurs en Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire ne peut se permettre d’emprunter la même voie.

 

Au-delà du cas béninois, cette tentative de coup d’État comporte des implications majeures pour l’avenir démocratique de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. Longtemps considéré comme l’une des démocraties les plus stables de la région, le Bénin illustre, à travers cet épisode, que nul État — aussi solides soient ses institutions — n’est à l’abri de la montée des interventions militaires. L’événement renforce un précédent régional préoccupant : face à l’aggravation des tensions politiques ou à la détérioration des conditions économiques, certaines factions de l’armée peuvent se sentir encouragées à s’emparer du pouvoir.

 

Dans une région déjà fragilisée par des coups d’État, du Niger au Gabon, l’épisode béninois risque de banaliser les prises de pouvoir militaires comme voie alternative d’accès à la gouvernance.

 

Cette érosion des normes démocratiques pourrait provoquer un effet domino, notamment dans des pays confrontés à un chômage élevé des jeunes, à la flambée du coût de la vie et à un profond mécontentement face à ce qui est perçu comme une influence néocoloniale persistante. Un contexte qui pousse certains États à se tourner vers la Russie, que ce soit sous des gouvernements élus démocratiquement ou des régimes militaires. Si rien n’est fait, l’incident béninois pourrait accentuer l’instabilité en Afrique de l’Ouest et centrale, en encourageant d’autres armées à adopter des stratégies similaires sous couvert de « rétablir de l’ordre ».

Tatah James