Tandis que la Banque Africaine de Développement (BAD) fête en grande pompe sa 60e Assemblée annuelle, des voix s’élèvent à ses portes. Des voix de douleur, de colère, mais surtout de résistance. Celles des peuples sacrifiés par des projets dits « de développement » – barrages, routes, zones agro-industrielles – qui, en réalité, dévastent des vies, détruisent des terres et ravivent les logiques coloniales de dépossession.
Singrobo, terre sacrifiée : l’histoire de Yao Martial
À Singrobo, en Côte d’Ivoire, la promesse d’un barrage hydroélectrique de 44 MW s’est transformée en cauchemar pour des centaines d’habitants. Yao Martial, l’un des déplacés, raconte :
« Au début, le BNETD est venu présenter le projet. Ils nous ont montré un certificat de dédommagement. Pour moi, c’était 1.800.000 FCFA. J’ai signé. Trois jours plus tard, on me donne un autre papier : 30.000 FCFA. C’est inacceptable. Et on était nombreux dans ce cas. »
Aujourd’hui, il a tout perdu : sa maison, ses terres, ses repères. Pire, ceux qui osent revendiquer leurs droits subissent menaces et intimidations de la part des autorités préfectorales.
Des promesses partout, des ruines pour les peuples
Mais Singrobo n’est qu’un des visages de cette tragédie africaine. À Kandadji au Niger, Bomboré au Burkina Faso, Souapiti en Guinée, ou encore Nachtigal au Cameroun, le constat est identique : les communautés sont expropriées sans consentement préalable, leurs terres confisquées, leurs modes de vie détruits.
Les femmes, en particulier, sont en première ligne de ce mal-développement : privées de terres, de ressources, de temps, leur charge mentale et physique explose. Elles portent à bout de bras des foyers laminés par l’injustice environnementale et sociale.
La BAD dans le viseur du Contre-Espace
Pendant trois jours (21, 22, 23 mai), à Abidjan, des dizaines de communautés, d’organisations féministes, écologistes, paysannes et panafricanistes ont organisé un Contre-Espace pour dénoncer un modèle économique productiviste, patriarcal, extractiviste et violent imposé par la BAD et ses partenaires internationaux.
« Nous sommes peinés par les terres fertiles stérilisées, les fleuves détruits, les villages engloutis pour des projets qui ne profitent qu’aux marchés mondialisés. »

« Nous sommes en colère car ces projets nous volent notre souveraineté, notre dignité, nos vies. »
« Nous sommes debout parce que la BAD ne développe rien d’autre que la pauvreté. »
Un modèle de développement contesté
Loin des discours officiels vantant des projets innovants, les populations locales dénoncent une réalité amère : la recolonisation économique orchestrée par les institutions financières. Endettement massif, fausses solutions écologiques, expropriations forcées : le modèle est vertical, imposé, et inadapté aux besoins des peuples.
« L’Afrique n’est pas un réservoir de ressources à piller », affirme la Déclaration d’Abidjan.
« La vie ne se négocie pas. Nous refusons d’être sacrifiés au nom du développement. »
Ce que Singrobo, Kandadji, Bomboré, Jacqueville, Nachtigal, et tant d’autres localités crient d’une même voix, c’est un appel à la justice, à la dignité, et à une Afrique qui se relève avec ses peuples, et non contre eux. À l’heure où les puissants se félicitent dans les salons climatisés, les peuples en lutte leur rappellent une vérité essentielle : :Le développement ne vaut rien s’il détruit la vie.”
Mariam Ouattara